WEBASIES.COM avec Amélie BOTTOLLIER-DEPOIS (AFP) | 9.2.12 |

Harcelée dans la rue, reniée par sa famille, Kanthoop est convoquée samedi par la police pour des propos sur le roi. L’étudiante est devenue un symbole d’un débat jusqu’ici tabou, qui déchire la Thaïlande autour de la loi protégeant la monarchie.
« J’ai peur de ne pas obtenir justice, mais je n’ai pas peur d’aller en prison », a expliqué la jeune fille de 19 ans.
Au printemps 2010, Abhinya Sawatvarakorn, alias Kanthoop, avait publié sur sa page Facebook des commentaires sur le roi. Une page ensuite « capturée » par l’un de ses « amis » et diffusée par e-mail dans une version selon elle modifiée.
Depuis, dans un pays où le roi Bhumibol, 84 ans, est considéré par certains comme un demi-dieu et protégé par l’une des lois les plus sévères du monde, elle est victime de ce que certains qualifient de « chasse aux sorcières ».
« Une fois, quelqu’un m’a lancé une chaussure », relève la jeune fille, qui craint d’être arrêtée samedi.
Elle refuse pour autant de renier ses convictions et plaide pour l’abolition de l’article 112 du code pénal, qui punit de 15 ans de prison par infraction les insultes à l’égard du roi, de sa famille ou de l’institution.
En novembre, un grand-père de 61 ans avait ainsi été condamné à 20 ans d’emprisonnment pour quatre SMS jugés offensants, enflammant le débat.
Suffisant pour que le politologue Thitinan Pongsudhirak évoque désormais un « climat de peur ». Car le sujet s’est immiscé dans la définition même de ce que signifie être Thaïlandais. Et des personnalités comme le chef de l’armée ont suggéré aux contempteurs de la loi de quitter le pays.
« C’est une situation qui s’auto-entretient: la peur et la paranoïa accentuent et engendrent des réactions qui elles-mêmes renforcent la peur et la paranoïa », regrette Thitinan.
Les poursuites au titre de cette loi dite de lèse-majesté se sont multipliées de façon spectaculaire depuis le coup d’Etat contre le Premier ministre Thaksin Shinawatra en 2006.
En 2010, lorsque la répression par l’armée des manifestations des « chemises rouges » pro-Thaksin avait fait plus de 90 morts, le nombre de cas a bondi à 478. Il est ensuite retombé à 122 entre janvier et octobre 2011, soit un chiffre similaire à 2009, selon l’expert David Streckfuss.
Pour lui, la polémique, véritable « ligne de division » de la société, est désormais installée dans la sphère publique, une hypothèse « inimaginable » il y encore un an.
Mais les discussions, notamment sur les réseaux sociaux, vont parfois très loin. Et Pavin Chachavalpongpun, chercheur à l’Institut de recherches sur l’Asie du Sud-Est à Singapour, s’inquiète de la violence de certains propos.
« La monarchie est en jeu, et c’est pourquoi cette fois, le conflit pourrait devenir plus violent », craint-il.
Un groupe d’universitaires connu sous le nom de « Nitirat » s’est attiré les foudres des royalistes en proposant d’amender de façon profonde l’article 112.
Mais malgré les inquiétudes des Etats-Unis, de l’Union européenne et de l’ONU, la Première ministre Yingluck Shinawatra a refusé de toucher au texte, voulant sans doute éviter d’être accusée, comme son frère Thaksin, de constituer une menace pour la monarchie.
Dans un pays qui a connu plusieurs épisodes politiques meurtriers ces dernières décennies, des compromis devront être trouvés, avertit Thitinan.
« Les royalistes doivent déterminer leur position de repli maintenant, quelles concessions ils vont devoir faire pour tenir la ligne, parce que cette ligne ne tiendra pas ».
Kanthoop, elle, n’a pas trouvé de compromis avec sa famille. Son père, militant royaliste, lui a demandé de changer de nom avant de couper les ponts. Sa soeur lui a suggéré « d’aller mourir ».
« Je ne pensais pas qu’on en arriverait là (…) Mais je suis fière de moi. Je suis libre ».


